Tout est dans l’équilibre

EntreNous Vol.14 - No.4

Une approche zen de l’alimentation, du mode de vie et... de la prévention du cancer

Entrevue avec Richard Béliveau, Ph. D.

Éducateur et scientifique passionné, Richard Béliveau veut transmettre ce message tous azimuts : on peut prévenir plusieurs formes de cancer par de bonnes habitudes de vie, la modération, l’équilibre et l’écoute de soi. Plutôt que de parler d’aliments miracles, il nous invite à voir les choses dans leur ensemble, à manger pour la santé ET pour le plaisir, à suivre quelques principes de base et à devenir responsable et respectueux envers notre corps.

Richard Béliveau écrit régulièrement des articles sur la santé, coanime l’émission de télé Kampaï ! (À votre santé) et donne des conférences pour des auditoires très variés, notamment des médecins, des associations sur le cancer, des écoliers, des politiciens et même des juges de la Cour suprême. Avec Denis Gingras (Ph. D., collègue chercheur à l’UQAM), il est coauteur de trois livres à succès.

Entre nous a rencontré M. Béliveau à son bureau de l’UQAM. Bien que son approche soit ancrée dans la science, ses conseils en prévention du cancer sont assez simples et surtout fondés sur le bon sens et la tradition. Pour qui les met en pratique, les résultats peuvent être stupéfiants.

EN : Parlez-nous un peu de vos travaux sur les aliments et le cancer, et de vos objectifs en tant qu’éducateur.

RB : Mes recommandations d’aliments qui aident à combattre le cancer reposent sur des études en laboratoire, sur l’animal et sur l’humain. Au labo, nous isolons des molécules qui présentent certains types d’action pharmacologique. Je suis biochimiste; j’ai besoin de données moléculaires probantes pour élaborer des médicaments. Ensuite, il faut des essais sur l’animal pour démontrer qu’en injectant le composé X, on empêche l’apparition du cancer. Et enfin, il faut des essais chez des humains pour établir une relation avec la réduction du risque de cancer. Ces trois niveaux de preuve sont complémentaires, et tous nécessaires.

Ce qu’on trouve en laboratoire sera appliqué dans cinq à 10 ans... Alors je veux diffuser ce savoir le plus vite possible, sensibiliser les gens au fait que le cancer est une maladie chronique qu’on peut prévenir et les aider à apporter des modifications à leur mode de vie. Cela exige tout un virage de la pensée, car le cancer est habituellement perçu comme une maladie héréditaire. Quand nous avons publié notre premier livre, la plupart des gens ignoraient qu’ils pouvaient faire quelque chose pour éviter le cancer, à part arrêter de fumer.

Mais les attitudes changent, les gens veulent être informés. Surtout savoir quoi faire pour prévenir le cancer. Des gens m’arrêtent dans la rue pour me dire qu’ils ont lu nos livres d’un bout à l’autre. Et des parents m’écrivent pour dire que leurs enfants les ont lus également ! Notre émission Kampaï rejoint 700 000 personnes par semaine — ce qui montre bien leur intérêt.

EN : Comment le cancer se développe-t-il ?

RB : En général, il ne devient cliniquement détectable qu’au terme d’un processus très lent. Les cellules subissent une série de transformations graduelles (mutations) liées à l’hérédité ou au mode de vie, ou qui surviennent spontanément par division cellulaire, avec modification de leur matériel génétique. Cela peut prendre des années. L’apparition de lésions précancéreuses dans la prostate, par exemple, peut s’étaler sur 20 ans, et ces lésions pourraient mettre de 10 à 15 ans pour arriver au stade de cancer. Cette longue période de latence s’explique par la résistance de l’environnement cellulaire. Quand cet environnement est bouleversé, les mécanismes de défense sont désactivés et les cellules cancéreuses se développent pleinement.

Le cancer est une maladie inflammatoire chronique. Or, certains éléments de la vie (tabagisme, obésité, manque d’acides gras oméga-3, calories en excès) favorisent l’inflammation chronique, et les cellules précancéreuses peuvent utiliser les facteurs de croissance sécrétés par les cellules inflammatoires ainsi que le réseau sanguin pour croître jusqu’à l’état de tumeur. La réduction de l’inflammation est donc cruciale pour la prévention du cancer.

EN : Dans quelle mesure le cancer est-il lié au mode de vie, et quels sont les autres facteurs en cause ?

RB : Près des deux tiers des cas de cancer sont directement liés au mode de vie. Le tabagisme compte pour 30 %, tandis que l’obésité, la mauvaise alimentation et la sédentarité représentent 35 %. Le reste va à l’hérédité, 15 %, aux infections, 10 %, et à d’autres facteurs comme l’exposition aux rayons UV, la pollution, etc., pour 10 %.

EN : Quel est le rôle de l’hérédité dans le cancer de la prostate (CP) ?

RB : L’hérédité est une prédisposition, une semence qui dépend d’un environnement précis pour se manifester. Soulignons ici que le facteur héréditaire est façonné par les habitudes de vie, ce que le phénomène de l’immigration prouve clairement. On sait que l’incidence du CP est plus de 25 fois supérieure aux États-Unis qu’au Japon, en Inde et en Chine. Cet écart n’est pas seulement dû aux prédispositions génétiques puisque les Asiatiques qui émigrent en Amérique du Nord en viennent à présenter les mêmes hauts risques de cancer que les gens de leur pays d’adoption.

EN : Quel problème de santé vous intéresse le plus ?

RB : L’obésité, qui relève d’une gamme complexe de facteurs génétiques, environnementaux et culturels, et qui constitue LE problème de l’heure. L’obésité accroît énormément le risque de maladies chroniques, dont le diabète, les cardiopathies, le cancer et certains troubles neurodégénératifs.

La malbouffe en est largement responsable, car il y entre des quantités fabuleuses de sucre, de farine raffinée et de sel. La production des « aliments transformés » ne coûte presque rien; la marge de profit est astronomique. Des milliards de dollars sont ainsi réinvestis dans des campagnes de marketing surtout destinées aux jeunes. Nous sommes en train de préparer un monde où 70 % des enfants obèses le resteront à l’âge adulte. L’obésité est le pire scénario métabolique possible : elle crée un environnement inflammatoire, stimule la formation de vaisseaux sanguins qui apportent oxygène et nutriments aux tissus cancéreux et impose une surcharge de travail au cœur.

Il y a deux grands volets à l’impact de la malbouffe sur la santé. Le premier est un déficit phytochimique, c’est-à-dire que le manque de fruits et légumes associé à la malbouffe crée un environnement propice au développement de microtumeurs. Le second tient à la haute teneur en calories qui mène à l’obésité.

Les vaccins, les antibiotiques, etc., ont permis des avancées contre les maladies infectieuses et respiratoires, mais en même temps, le taux de maladies chroniques a grimpé. C’est parce que nous sommes devenus sédentaires tout en consommant davantage d’aliments pleins de calories vides et pauvres en vitamines, fibres ou composants phytochimiques. Cela a déséquilibré le ratio apport/dépense calorique et contribué au désordre métabolique appelé obésité.

Des changements s’imposent, non seulement éducatifs mais législatifs. Il a fallu 50 ans pour que les médecins et les scientifiques fassent bannir la cigarette des lieux publics, et certains s’en plaignent toujours. La lutte contre la malbouffe sera encore plus dure...

EN : Quelle est la valeur des agents phytochimiques ?

RB : Face au danger, les animaux réagissent par la fuite ou le combat. Les plantes, elles, produisent un cocktail d’agents phytochimiques qui les protègent des bactéries, des virus et des animaux herbivores. Un grand nombre de ces agents possèdent des propriétés anticancer. Ce n’est pas une idée récente — 50 % des médicaments utilisés contre le cancer dérivent des plantes. Ce que nous avons découvert ces 10 dernières années, c’est que Mère Nature présentait certains de ces agents sous forme comestible.

EN : A-t-on la preuve que certains aliments ou groupes alimentaires valent mieux que d’autres contre le cancer ?

RB : Plutôt que de conseiller un aliment précis (Mangez des tomates pour lutter contre le CP), nous abordons la situation globalement, à partir d’études populationnelles. Nous nous inspirons des régions où les taux de telle ou telle maladie chronique sont habituellement les plus faibles. Pour le CP, nous étudions la façon de vivre et de s’alimenter des hommes en Asie et dans les pays sud-méditerranéens, comme l’Italie. Chaque région a sa « signature » particulière au chapitre de la nourriture, par exemple fines herbes, épices et abondance de légumineuses en Inde; huile d’olive, vin rouge, tomates, ail et oignons au sud de la Méditerranée; herbes, épices, fruits et légumes à profusion en Afrique du Nord et au Moyen-Orient; gingembre et légumes vert foncé en Chine; et enfin algues, soja, thé vert et champignons au Japon.

EN : Que penser du rapport entre alcool et cancer ?

RB : La consommation excessive d’alcool nuit certainement à la santé, mais nous devons faire la distinction entre le vin et d’autres formes d’alcool. Le vin rouge a de puissantes propriétés anti-oxydantes et anti-inflammatoires en raison de sa forte concentration de resvératrol (composé phytochimique aussi présent dans le jus de raisin, mais en quantités beaucoup moindres). Et puis, prendre un verre de vin par jour dans le cadre d’une alimentation saine amène à manger plus lentement, accroît le plaisir d’être à table et fait apprécier davantage les aliments végétaux. Le vin ne s’accorde pas bien avec la malbouffe ! Rappelez-vous que les pays où on a associé le vin à des taux de cancer et de mortalité plus bas affichent des régimes alimentaires où règnent les fruits, légumes, légumineuses et noix de toutes sortes. On y mange également moins de viande, et l’huile d’olive est la principale source de gras.

Voici en gros ma position : si vous ne buvez pas d’alcool, ne commencez pas à en prendre pour vous protéger du cancer, mais pris avec modération, le vin rouge offre des bienfaits.

EN : Qu’est-ce qui fait obstacle aux habitudes santé ?

RB : D’abord, les gens ont beaucoup d’amour-propre... Tout le monde croit qu’il mange bien et vit sainement, mais c’est faux. Deux tiers des Canadiens ne mangent pas les quantités quotidiennes recommandées de fruits et de légumes, 20 % fument encore et 65 % ont un excès de poids ! Ensuite, sous l’influence de la publicité, bien des gens se disent qu’ils peuvent prendre des médicaments pour contrer les répercussions de leurs mauvaises habitudes alimentaires.

EN : Les suppléments aident-ils à prévenir le cancer ?

RB : À l’exception de 1 000 UI/jour de vitamine D, on ne devrait pas prendre de multivitamines ou de suppléments en prévention du cancer. Ça ne fonctionne tout simplement pas !

Il ne faut pas médicaliser la prévention, c’est-à-dire prendre des vitamines pour compenser nos repas de malbouffe. La prévention est au cœur de la médecine traditionnelle, qui traite après avoir tout essayé pour éviter la maladie. Mais souvent, nous faisons le contraire : nous provoquons la maladie, puis nous demandons à la science d’élaborer un médicament pour guérir ce que nous aurions pu éviter.

EN : Peut-il être trop tard pour changer son alimentation et son mode de vie ?

RB : Jamais. Par exemple, des études sur le cancer colorectal indiquent une hausse de la survie de 60 % chez les patients qui adoptent de bonnes habitudes alimentaires. La santé passe entre autres par une alimentation et un régime de vie équilibrés. La maladie, c’est un événement opportuniste dû à la rupture de l’homéostasie (équilibre physiologique). Fondamentalement, il faut renforcer notre système immunitaire et bâtir un mur de protection-santé infranchissable pour la maladie — autrement dit, créer un environnement très hostile au cancer.

EN : Que conseillez-vous aux gens atteints de cancer et aux survivants ?

RB : Pendant le traitement, ne vous épuisez pas à faire toutes sortes de changements dans votre alimentation. Concentrez-vous sur les recommandations du médecin. Les survivants du cancer devraient respecter les mêmes principes de prévention primaire que tout le monde. Écoutez les grandes agences de santé publique : Santé Canada, la Société canadienne du cancer, le Fonds mondial de recherche contre le cancer, etc. Globalement, si vous suivez les cinq règles d’or — surveiller son poids (indice de masse corporelle inférieur à 25), ne pas fumer, éviter la malbouffe, faire 30 minutes d’exercice par jour et manger de sept à 10 portions de fruits et légumes par jour —, votre risque de diabète reculera de 90 %, votre risque de maladie cardiaque de 82 %, et votre risque d’infarctus et de cancer de 70 %. C’est gagnant !

Nous devrions tous être plus zen — conscients de ce que nous sommes et respectueux de notre corps. « Prends soin de ta santé, disaient nos mères et grand-mères, et mange tes légumes !

Expert reconnu en recherche sur le cancer, Richard Béliveau est titulaire de la Chaire en prévention et traitement du cancer et directeur du Laboratoire de médecine moléculaire de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est également titulaire de la Chaire de neurochirurgie Claude-Bertrand du Centre hospitalier de l’Université de Montréal et professeur agrégé de chirurgie et de physiologie (Faculté de médecine) à l’Université de Montréal.