En Occident et dans les pays émergents, l’obésité fait rage. Aux États-Unis, un adulte sur trois est considéré comme obèse, un taux qui a doublé ces 20 dernières années et qui, semble-t-il, doublera encore au cours des deux prochaines décennies. On sait que les causes de l’obésité sont nombreuses, mais les deux plus importantes — mauvaises habitudes alimentaires et sédentarité — sont des facteurs modifiables. L’obésité entre en jeu dans plusieurs maladies chroniques, dont l’insuffisance coronarienne, l’hypertension et le diabète, qui sont associées à leur tour à d’autres problèmes médicaux (comorbidité). Actuellement, l’incidence du cancer de la prostate (CP) est à la hausse dans les pays qui ont adopté le mode de vie occidental et qui affichent des taux élevés d’obésité, ce qui donne à penser que l’obésité serait un facteur de risque de CP.
Le lien précis entre obésité et CP s’annonce complexe, et la recherche dans ce domaine est encore assez récente. Il est clair toutefois que les modifications hormonales liées à l’obésité jouent un rôle dans la biologie des tumeurs du CP.
En outre, des études commencent à indiquer que l’obésité influence négativement le dépistage, le traitement et l’évolution du CP, et peut-être l’issue thérapeutique, donc le risque de décès.
IMC et risque de mortalité
L’indice de masse corporelle (IMC), calculé en divisant le poids (kg) par la taille (m2), est la norme internationale pour classifier l’obésité. On parle de poids normal si l’IMC va de 18,5 à 24,9, d’excès de poids entre 25,0 et 29,9 et d’obésité à partir de 30. La Société américaine du cancer a suivi pendant 16 ans quelque 900 000 adultes exempts de cancer pour évaluer leur risque de mourir de cette maladie. Les participants qui affichaient une obésité de classe I ou II (voir l’encadré à la page 11) étaient respectivement de 20 % et 34 % plus susceptibles de décéder des suites du CP que les hommes de poids normal, ce qui indique une relation évidente entre IMC et risque de mortalité due au CP. D’autres études ont associé un IMC élevé à des tumeurs plus actives, à davantage de récurrences après la prostatectomie (d’après la remontée du taux d’antigène prostatique spécifique [APS]) et à un plus grand
risque de métastases (dissémination du cancer); l’écart par rapport aux hommes non obèses pouvait atteindre 70 %.
La difficulté du dépistage
Les hommes obèses ne partent pas gagnants. Primo, des médecins estiment qu’en raison de la difficulté d’exécuter un toucher rectal adéquat chez un obèse, un CP pourrait passer inaperçu. Secundo, les hommes obèses ont des prostates volumineuses, ce qui limite la capacité non seulement de sentir la tumeur mais aussi de détecter le cancer lors de la biopsie. Tertio, bien qu’ayant une prostate plus grosse, ces hommes présentent en général un taux d’APS sanguin plutôt bas à cause du dérangement hormonal associé à l’obésité. Ces facteurs expliquent la faible probabilité qu’un obèse ait une biopsie avant que son CP soit arrivé à un stade plus virulent, de moins bon pronostic.
Les complications du traitement
La prostatectomie et la radiothérapie externe (RTE) constituent les options thérapeutiques pour un CP localisé. Les chirurgiens hésitent souvent à opérer un homme obèse au vu des risques de comorbidité rattachés à l’obésité.
Et puis, l’intervention peut présenter des défis techniques : il n’est pas rare que l’excision de la tumeur soit moins réussie que chez un homme de poids normal, ce qui accroît le risque de récidive du CP. Par ailleurs, chez un patient moyennement ou très obèse, la prostate tend à se déplacer de manière plus prononcée pendant les séances de RTE, ce qui peut se traduire par une irradiation insuffisante de la tumeur, la destruction de tissus sains voisins, une perte d’efficacité du traitement et un plus haut risque de récurrence du CP.
L’obésité, les hormones et le CP
Pour des raisons encore obscures, l’obésité entraîne un changement marqué des concentrations sanguines de plusieurs hormones, notamment, en relation avec le CP, de la testostérone et de l’insuline. Alors que la testostérone est associée à un risque supérieur de cancer prostatique de moindre dangerosité, des études récentes concluent qu’un faible niveau de testostérone sanguin peut favoriser l’apparition de tumeurs plus actives; au moment du diagnostic, les CP seraient peu différenciés et déjà plus envahissants. Il est possible que ces faibles niveaux chez les hommes obèses les prédisposent au CP avancé et contribuent à leur plus haut taux de mortalité due au CP.
Obésité et fortes concentrations sanguines d’insuline et de glucose — l’insulinorésistance — vont également de pair. Une récente étude conjointe des universités Harvard et McGill indique un risque de décès attribuable au CP beaucoup plus élevé chez les patients qui, avant le diagnostic, avaient un excès de poids ou un haut taux sanguin de peptide C (ce qui signale un niveau d’insuline anormal). Le risque de mortalité des hommes qui présentaient un surpoids et un taux élevé de peptide C était de quatre fois supérieur à celui des hommes de poids normal. Comme il y a des récepteurs d’insuline à la surface des cellules prostatiques cancéreuses, l’insuline pourrait être un facteur de croissance du CP.
Hormones spécifiques des tissus adipeux
Connues pour leur rôle essentiel dans la régulation de l’apport et de la dépense énergétique et d’autres processus métaboliques, les hormones propres des adipocytes (ou cellules adipeuses) semblent impliquées dans le CP. Comment ? L’obésité s’accompagne notamment d’une hausse de la leptine et d’une baisse de l’adiponectine; or, chez un homme atteint de CP, le surplus de leptine et le manque d’adiponectine sont corrélés avec des tumeurs plus grandes, actives et avancées. Il faudra explorer plus avant la possible contribution de ces hormones au CP.
Progrès technologiques en dépistage et en traitement
Nouveaux marqueurs du CP. L’augmentation du taux d’APS reste souvent non détectée chez un patient obèse, et les variations du taux d’APS sanguin peuvent signaler des problèmes autres que le CP. Au moyen du profil génomique et protéomique — l’étude de l’expression des gènes et des protéines dans les tissus sains et cancéreux —, on travaille activement à la mise au point de biomarqueurs sanguins plus précis pour le CP que le taux d’APS. Des mesures diagnostiques et thérapeutiques améliorées devraient émerger sous peu.
Radiothérapie guidée par l’image. Le patient obèse obtiendrait de meilleurs résultats de sa radiothérapie standard si on utilisait un système d’imagerie tel qu’un tomodensitomètre, les ultrasons ou les rayons X immédiatement avant sa séance quotidienne. En comparant les images prises lors de la planification et celles prises juste avant l’irradiation, les médecins peuvent rajuster les doses, au besoin, ou réorienter les rayonnements selon le déplacement ponctuel de la prostate, ce qui améliore le contrôle du traitement des patients obèses.
Curiethérapie. L’implantation de grains radioactifs directement dans la glande prostatique (curiethérapie) peut se révéler plus sûre et plus bénéfique que la RTE ou la prostatectomie pour un homme obèse. Une analyse des patients traités par curiethérapie a établi que la remontée du taux d’APS dans les six années suivant le traitement (une indication de récidive cancéreuse) n’était pas plus prononcée chez les hommes en surpoids ou obèses.
L’exemple des survivants du CP
Les taux croissants d’obésité, tant dans les pays développés qu’en développement, laissent entrevoir que le risque de CP augmentera lui aussi à un rythme épidémique. Des recherches vitales sont en cours, mais bien des questions sur le lien biologique entre les deux maladies demeurent en suspens. Certaines des plus cruciales pour les hommes touchés par le CP sont : Quel est le rôle de l’alimentation et du mode de vie ? Quel impact le gain de poids à un moment particulier a-t-il sur le risque de CP ? Une fois le diagnostic de CP posé, perdre du poids améliore-t-il les chances de survie ?
Le problème est urgent — espérons que ce message poussera les hommes à « bouger » et à mieux manger. Une équipe de chercheurs canadiens a tout de même publié en 2008 une analyse encourageante après une enquête sur la santé de plus de 114 000 adultes (Courneya KS et coll. Cancer 2008;112[11]:2475-82; cherchez “l’obésité” à www.cancer.ca/Canada-wide.aspx?sc_lang=fr-CA). On y apprend qu’environ 18 % des survivants du cancer (dont 62 % sont des hommes) étaient obèses, et que seulement 21 % de ces survivants s’adonnaient à une activité physique (par rapport à 25 % dans la population générale), mais que les hommes qui avaient souffert du CP affichaient le plus haut taux d’activité et le plus bas taux d’obésité — un facteur contributif de leur survie, peut-être ?

Rédacteur médical et chercheur, Christian Band, Ph. D., possède une formation en pharmacologie et une solide connaissance des mécanismes cellulaires et moléculaires de la maladie. Il a aussi une vaste expérience du milieu universitaire et de l’industrie des biotechnologies au Canada et à l’étranger.